Entre paradoxes et tensions : ce que les Digital Natives nous disent (et observent) de leurs pratiques

Fabienne Martin-Juchat et Julien Pierre
Chercheurs associés à la Chaire Orange

Digital Natives Chair
An Orange and Grenoble Ecole de Management Partnership

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Résumé :

Dans le cadre de la Chaire Orange dédiée à l’étude des pratiques numériques des 18-25 ans, nous nous sommes intéressés aux
rapports affectifs que les jeunes situés dans cette tranche d’âge entretiennent avec leur environnement numérique de connexion
(appareils, services, marques de la téléphonie et du web) en situation de travail.

Cet intérêt vient de notre volonté de dépasser une première lecture des pratiques et des discours sur cette génération, plus
exactement des discours que tient cette génération sur ses propres pratiques. En effet, nous avons été interpellés au début
par le vocabulaire hyperbolique qu’ils emploient à l’égard de leur téléphone ou de marques comme Apple ou Facebook, mais également par ce qui apparaît en surface comme de l’addiction à des services, des marques, des applications. Quels affects ressortent de leurs rythmes de connexion, de leurs engagements dans des appareils et des applications, de leur consultation a priori en continu de contenus numériques? Est-ce que la recherche d’un type d’émotion justifie les usages? Et à partir de là, l’approche affective des pratiques numériques peut-elle apporter une compréhension de leurs pratiques préprofessionnelles ?

Notre première hypothèse est que l’attachement affectif à des marques comme Apple ou Facebook structure leurs pratiques
sociales durant une journée. Nous verrons comment cette hypothèse a été largement dépassée de manière empirique.

Notre seconde hypothèse est que les journées des étudiants, en quête d’un équilibre affectif entre plaisir et contrainte, sont organisées par un « multitâche » permanent. Nous verrons que cette quête de plaisir par le biais du numérique est surtout là pour combler des espaces et des temps qu’ils considèrent comme ennuyeux.

Notre troisième hypothèse est d’observer en quoi leurs manières de travailler seul ou à plusieurs (se coordonner, coopérer) peuvent nous donner à penser quant à leurs compétences futures en termes de management, de compétences relationnelles, de
gestion de l’information, etc. Nous observerons que leurs pratiques mettent à mal une représentation de l’entreprise numérique
pensée comme un monde clôt.

Au-delà d’une approche cognitive (Charron, Koechlin2) ou sociologique (Datchary3) du multitâche, considérer le multitâche au
spectre de l’affectivité nous invite à penser que les étudiants qui sont en recherche de stimulations émotionnelles de plus en plus fortes et variées, y compris et surtout quand leurs activités se déroulent dans des espaces sociaux où la sentimentalité n’a pas sa place, est révélateur de leur rapport au travail en général.

Cette hypothèse est renforcée par le fait que la population se trouve dans le dernier moment d’apprentissage des normes
socioprofessionnelles : l’école, l’université. C’est donc une dialectique des contraintes et des plaisirs que met en tension notre
approche : contraintes provenant des institutions et des organisations (école, marché, discours médiatiques), des appareils et des services (par les mécanismes des notifications), mais en même temps contraintes provenant des pairs, et tout à la fois plaisir de s’inscrire dans une normativité, et enfin plaisir d’une manipulation des outils et de la reconnaissance de soi qu’ils permettent.

L’approche adoptée a été de co-construire avec les étudiants le protocole de l’étude, afin d’éviter de projeter nos représentations
sur leurs pratiques. Nous avons ainsi organisé des séances de partage de vocabulaires sur les affects et sur les outils, puis nous
avons construit avec un groupe de 10 étudiants volontaires le questionnaire et la technique d’observation des usages in situ. En
effet, étudier la question de l’implication affective invite à conduire des entretiens de manière semi-directive, en laissant beaucoup de place à l’échange. De plus, comprendre leurs logiques d’immersion dans le numérique requiert une même immersion auprès des pratiquants, sans pour autant que la présence du chercheur interfère avec les pratiques. Nous présenterons donc dans un premier temps le dispositif que nous avons mis en place dans le cadre de la Chaire. Ce dispositif ayant une portée exploratoire pour l’heure, nous présenterons à sa suite les premières tendances qui s’en dégagent, ainsi que les corrections et les pistes qu’elles nous incitent à suivre.